« La vision de Bessard Amaury, Président de l’Observatoire français des Think tanks | Page d'accueil | 13 témoignages iconoclastes, vendredi 13 juillet 2007 »
13.07.2007
La vision de Gilles Ourvoie, Associé fondateur de PMIFactory.com
La vision de Gilles Ourvoie, Associé fondateur de PMIFactory.com
Question 1 3 idées reçues du moment qui vous insupportent le plus en ce moment ? [vie politique, société civile, monde de l’entreprise, arts, mondialisation, réchauffement climatique, technologies, progrès, évolution des emplois, rôle des femmes, justice, etc]
• Le concept de « rénovation », là ou il faudrait parler de transformation. L’on utilise en France une sémantique compliquée qui freine l’action en voulant rassurer, qui évite la remise en cause en voulant maintenir des continuités avec le passé. Rénover signifie « on passe une couche de peinture propre, et on garder l’essentiel de l’infrastructure ». Regardons ce qui se fait dans des environnements étrangers : en France, cette nostalgie du temps passé, de l’énergie dépensée, ce goût de la transmission intacte altère la possibilité de créer, d’inventer.
• Le mot « d’intégration ». La France n’a pas à intégrer des étrangers, elle à a accueillir, à informer et à former. Le mot d’intégration est un déni de la valeur ajoutée apportée par les étrangers. Comme si la France se suffisait à elle-même. Il y a dans ce terme beaucoup d’arrogance, dû à beaucoup d’ignorance aussi : la vision messianique de l’universalisme est sous-jacente, qui justifie autant qu’elle explique ce terme d’intégration. Après tout, intégrer la France n’est pas renier le particulier puisque ce serait intégrer des valeurs universelles. En réalité, la France n’a aucun projet universel en cours aujourd’hui : la construction européenne est fragilisée par ses positions fondamentalement schizophrènes, le développement du droit mondial se fait essentiellement sur des bases anglo-saxonnes, le micro-crédit est une invention
• Le slogan « Liberté, égalité, fraternité », et son utilisation. Il faudrait expliquer aux plus jeunes que ceci ne signifie pas que ces termes traduisent une réalité existante, mais plutôt que cela constitue un appel à la vigilance et à l’effort de chacun pour « aller vers ». Si cette culture de la vigilance était plus ancrée individuellement, la société civile et l’ensemble des corps sociaux fonctionneraient différemment et seraient moins auto-satisfaits. Bien évidemment, il ne faut pas dénier à la France son caractère agréable par rapport à d’autres environnements. Mais il faut redonner à ces termes leur véritable portée utopique, leur caractère difficile et exigeant qui les rend collectivement utile et productif de sens. Par exemple : comment mesurer l’efficacité des politiques collectives au regard de ces trois termes ? Cette réflexion en amènerait une autre, vertueuse, sur la nature profonde du projet français :
o quels sont par exemple les domaines de liberté à conquérir ou à approfondir : la liberté de voter doit-elle être étendue aux plus jeunes comme on l’évoque en Suisse ?
o doit-on continuer à parler d’égalité des chances ou aller vers des égalités factuelles dans des domaines nouveaux : droits universels étendus au logement, au compte bancaire, au téléphone, à l’activité professionnelle – je ne parle pas d’emploi…) ?
o la fraternité n’impose-t-elle pas un aggiornamento éducatif à l’allemande sur la question du racisme, de manière à mettre la population française en conformité harmonieuse avec sa réalité multi-ethnique ?
Question 2 Ce qui contribue le plus à la pensée unique en France : pouvoir des médias ? télécratie ? la disparition de l’esprit critique ? un manque de compréhension du monde ? une société paternaliste ? un fonctionnement en vase clos ? une aliénation volontaire ?
Plusieurs facteurs interdépendants y contribuent :
• L’inefficience relative du marché français des idées et son inertie, dûes au faible nombre de personnes, aux interactions limitées avec des élites étrangères, absence de cursus obligatoires en anglais
• La consanguinité de l’élite publique, passée souvent dans les mêmes couloirs d’écoles : le pouvoir médiatique à Sciences-Po, le pouvoir politique à l’ENA.
• La paralysie conceptuelle provoquée par l’ENA, dûe à l’arrogance malheureusement naturelle de personnes issues de sélections théoriques difficiles
• L’infantilisation confortable des rapports avec les citoyens qui a été développée et entretenue par la haute fonction publique nationale pendant des décennies sur toutes les questions collectives (ex du nucléaire, de l’Europe, de l’immigration, de la réforme des universités, de la politique africaine ou diplomatique en général, de la politique judiciaire et de la situation dans les prisons…). A contrario, on peut citer les développements de la politique de sécurité routière efficaces du fait de messages non infantilisants…
• L’absence d’une presse d’investigation sur les questions économiques, sociales,…
• La stucture institutionnelle, avec un parlement hypotrophié sans réel structures d’études, soumis de manière excessive à l’exécutif, sans accès réel aux citoyens
• Des budgets faibles pour des études indépendantes et leur déclinaison en programmes d’actions : exemple des ghettos en France, de l’inégalitarisme du système éducatif
• Des universités en manque de budget depuis plusieurs décennies – donc avec un pouvoir d’analyse et de compréhension du monde limitée
• Une culture internationale insuffisante avec une sous-estimation systématique des initiatives prises ailleurs et de leur intérêt et une sur-évaluation de l’originalité des réformes en France
Question 3 En France ce qui est incertain est anxiogène alors que dans d’autres cultures le changement, le rebond ou l’obsolescence sont perçus positivement. D’où vient ce goût génétique de l’immobilisme & de l’invariant ?
Il n’y a pas de facteur unique, mais une accumulation, une convergence de multiples éléments idéologiques et religieux, culturels, économiques, sociaux.
• Du point de vue idéologique et religieux, la France a été pendant mille ans la Mère de l’Eglise : mille ans d’éducation à la nécessité de respecter l’ordre établi, et de ne point réfléchir à une remise en cause de l’ordre divin ont profondément marqué la représentation de l’autorité, et la vitesse d’adaptation aux idées et d’autonomisation par rapport au déclin. La Renaissance est arrivée tard par rapport à l’Italie, la Révolution s’est déroulée 100 ans après l’Angleterre, la France a connu le triste privilège d’être un des très rares gouvernements à accepter la collaboration avec les nazis, au-delà même des espérances…
• La sanctuarisation de l’Etat qui a suivi la Révolution a mis en place un discours en continuité avec le précédent, en assurant que l’intérêt général est assuré correctement par les interventions de l’Etat et de ses fonctionnaires. Dès lors, le citoyen n’a pas prise sur le rythme des réformes sociales ou plus largement collectives. Il ne saurait être légitime parce que son point de vue ne dépasse pas le cadre du particulier.
• En même temps, la haute fonction publique en France s’est érigée sur un discours portant sur la fragmentation de la société française, son risque d’explosion. S’est donc développé une pratique administrative et politique ménageant le discours, paralysant l’initiative au nom du risque, et laissant le mouvement au niveau des symboles et des activités culturelles…
• La sédimentation des esprits s’est faite sur ces bases, en rajoutant de nombreuses couches complémentaires :
o inertie politique liées à une définition globale des institutions avec un parlement faible au détriment d’une haute administration porteuse d’inerties,
o idées économiques ralenties par la fragmentation du tissu économique français, des petits patrons faiblement exposés à l’international et des syndicats structurellement sous-équipés, …
o inertie culturelle avec des pans entiers de la création tournant en rond depuis des années (philosophie, …) avec des mécanismes de courtisans et de barons bien connus dans les universités
• Toutes ces tendances se sont retrouvées dans la mise en place de ce que j’appelle les Trente Inutiles (1977-2007) : trente années ou les mécanismes de décisions ont évité soigneusement les grands chantiers et les restructurations de l’édifice public. Cette étape est en train de se terminer comme souvent en France, par une crise forte qui a démarré dans l’inconscient public avec les révoltes des banlieues. La peur qui s’en est ensuivie, l’idée que le temps du consensus pouvait perdurer en dépit des faits, s’est évaporée à ce moment-là, pour faire place à une demande de rattrapage. Que l’on ne se méprenne pas pour autant : à mon sens il s’agit d’une position essentiellement défensive, et non pas d’une évolution durable de la société française en faveur de l’innovation et de l’inconnu.
Question 4 3 thèmes hyper tabous en France qu’il semble impossible d’aborder dans un débat de la société civile ou dans la gestion d’une entreprise?
1. L’injustice sociale. La société française est une société profondément inégalitaire qui n’accepte pas cette idée, et refuse l’évidence jusqu’à l’autisme, jusqu’à la crise. On peut en multiplier les exemples : refus pendant 30 ans d’admettre la constitution des ghettos urbains, d’admettre que son système méritocratique est un système de reproduction sociale, que son système corporatiste traduit une vision fermée de la société, que la génération 68 a créé une situation de rente générationnelle injuste pour les jeunes, …
2. Le provincialisme français. La situation réelle de la position de la France dans le monde est affaiblie par des positions intellectuelles illusoires et une ignorance triste. Il y aurait un vrai projet collectif à monter, celui de faire avancer la France vers une société mondialisée à l’israélienne, avec ces familles multi-pays et multi-culturelles, ces réseaux mondiaux d’amitiés et de liens intellectuels. En écrivant cela, je me rends douloureusement compte à quel point cela exige d’oublier une fois pour toute la vision négative et raciste du cosmopolitisme héritée du Moyen Age.
3. L’infantilisme démagogique. Les Lumières pensaient que la démocratie exigeait une culture minimale, qui correspondait à peu près au niveau du brevet. Lorsque la grande majorité des citoyens a dépassé le niveau du Bac, l’on ne gère plus l’espace des idées publiques comme une cour de maternelle. C’est malheureusement ce que les institutions actuelles et certains intérêts privés contribuent à laisser perdurer.
4. J’en rajouterai un (tout en reconnaissant le caractère tabou et délicat de ce sujet…) : l’idéologie de l’amour tout puissant. Le féminisme est un combat magnifique. La propagation au cours de la dernière décennie de l’idéologie de la maternité constitue à mon sens un problème sociétal, qui fait pendant au paternalisme ancien. A la logique de l’autorité légitime succède dans ce discours la logique du désir légitime, de la satisfaction nécessaire et de l’instrumentalisation de l’autre excusée. L’amour maternel est devenu à tort la figure de l’amour absolu pour des raisons psychologiques, sociologiques, historiques profondes. Mieux analyser, comprendre, et communiquer sur cette idéologie et ses conséquences me paraît essentiel.
Question 5 Ce que vous avez lu, vu ou entendu de plus impertinent/frondeur ces derniers mois [ouvrage, film, disque, exposition, revue,…] et qui vous a ouvert de nouveaux sentiers dans votre compréhension du monde ?
• Surtout des livres :
o Le livre de Thomas Friedman « La Terre est plate » Ed. Saint-Simon, parce qu’il met bien à jour la mise en place rapide de ce que j’appelle « L’individu-Monde » et des multiples conséquences que cela entraine.
o Celui de Dominique Lestel « Les origines animales de la culture » (Champs, Flammarion) parce qu’il remet en cause toute une conception de l’humanité par opposition au reste du vivant.
o Celui de Louis Chauvel « Les classes moyennes à la dérive » (La république des Idées, Seuil) et celui de Marie Duru-Bellat « L’inflation scolaire, les désillusions de la méritocratie » dans la même collection pour l’analyse de la société française
o « De la propagande » de Noam Chomski (coll 10/18, Fayard) qui complète bien « la Fausse Parole » d’Armand Robin
o Je voudrais citer aussi : « Esquisse d’une sémiophysique, physique aristotélicienne et Théorie des catastrophes » de René Thom, chez InterEditions
• Des blogs
o Transnets de Pisani pour ses infos technos
o Celui du Center for American Progress Fund pour sa couverture de la politique US
Question 6 2 ou 3 noms d’iconoclastes qui vous viennent spontanément à l’esprit depuis 3000 ans ?
• Galilée
• Darwin
• Marx (sans Lénine)
• Rimbaud
• Armand Robin (qui gagne à être plus connu)
Question 7 La France en 2015_2020, vous l’imaginez comment ?
• Avec des régions plus marquées et plus autonomes politiquement et budgétairement
• Plus internationale et multi-lingue depuis la maternelle jusqu’à la gestion des maisons de retraite
• Acceptant ouvertement et se préparant activement au projet d’un fédéralisme européen – nouvelle frontière pour 2100
• Pôle d’excellence mondial sur la longévité de la vie et sur l’environnement
Question Bonus Un DADA sur lequel vous aimeriez développer des propos « iconoclastes » en 2007 par rapport au votre domaine d’activité, vos passions ou vos convictions ? [question facultative]
• L’industrialisation des fusions-acquisitions : la mise en œuvre du concept de « Corporate Boundaries Management »
o L’émergence d’un nouveau rôle dans l’entreprise : l’optimisation des actifs (incl. le M&A)
o L’érosion de la notion de périmêtre d’entreprise
o Le développement de la gestion de portefeuille d’actifs intangibles et fonctionnels
o La question de la responsabilité juridique dans des entreprises virtuelles
o La valeur du réseau d’entreprises
• La réforme de l’Etat : comment passer d’un état gestionnaire à un état visionnaire, avec toutes ses conséquences :
o Evolution des formes d’organisation publique (simplification du découpage administratif, remise à plat du périmètre des fonctions régaliennes, créations d’agences de régulation, reporting public via Internet)
o Evolution des formes de la démocratie représentative (fusion représentation nationale/européenne, votations locales, réduction de l’âge de vote, programme d’engagement citoyen…)
o Evolution des compétences de prospective publique et politique (néo-planification)
o Evolution des systèmes de production de connaissance (de la massification de la distribution de connaissances à la massification de la création de connaissances)
• L’animation d’une municipalité
IDENTITE DU REPONDANT
Nom : Ourvoie
Prénom : Gilles
Titre/fonction : Associé fondateur
Site WEB / Blog : http://pmifactory.com/
Date de votre réponse : 13.07.07
Email : gilles.ourvoie@pmifactory.com
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